Intention artistique

La photographie analogique est magique. Laissez-moi vous expliquer pourquoi. Lorsque je fais la mise au point sur mon sujet et choisis la vitesse d’obturation et l’ouverture en fonction des effets que je souhaite obtenir, comme la profondeur de champ ; puis, une fois que j’ai choisi ma position par rapport au sujet et que je décide enfin d’appuyer sur le déclencheur, j’ai apparemment capturé un instant. Cet instant reste néanmoins insaisissable.

Tout ce que j’imagine pouvoir être le résultat ne demeure que spéculation. Bien que je doive tenir compte de nombreux facteurs, comme le choix du film et de sa sensibilité, en fonction du contraste de la scène, ainsi que du révélateur qui fera apparaître l’image sur l’émulsion, tous ces choix ne servent finalement qu’à rendre possible un processus susceptible de produire une transposition magiquement transformée de ce que j’avais en tête. Je sais toujours que le résultat, une fois le film développé et la planche-contact tirée, ne ressemblera jamais à ce qui m’a inspiré au moment où j’ai appuyé sur le déclencheur.

La magie, si magie il y a, se produit entre le moment où je prends la photographie et celui où je découvre le résultat en examinant ma planche-contact. Retenant mon souffle, j’examine les images de la planche-contact, sachant que, la plupart du temps, rien ne s’y trouve qui soit véritablement séduisant. Vous vous demandez probablement : « Alors, où est la magie ? » La réponse est qu’il peut y avoir sur cette planche un ou deux photogrammes qui apparaissent comme quelque chose qui dépasse mes attentes. Le résultat de mon interaction avec mon sujet ainsi qu’avec son environnement n’aboutit que parfois à une image plus évocatrice que je ne l’espérais. Ce sont les graines de mon art.

L’œuvre elle-même reste encore à créer. L’étape suivante est le processus méticuleux qui consiste à agrandir cette graine spectrale et à la transformer en une création aboutie. Une création qui fera naître cette subtile émotion d’émerveillement qui surgit lorsque je découvre la minuscule image de 24 × 36 mm sur la planche-contact. À ce stade, ce n’est plus la magie qui guide le travail. Je vais maintenant rendre apparente, ou plutôt faire émerger, la beauté que j’avais perçue. C’est un processus qui consiste à cajoler l’image avec une sorte d’amour, dans l’espoir qu’elle mûrisse pour exprimer ce qui m’avait tant captivé.

La réalité qui a inspiré la photographie s’efface maintenant peu à peu pour être remplacée par l’image ainsi créée. À partir de ce moment, l’expérience de l’instant originel est remplacée par les émotions suscitées par la vision de la photographie. Finalement, le souvenir de l’événement originel qui m’a inspiré est entièrement remplacé par la photographie que j’en ai créée.

À travers le processus que je viens de décrire, qui consiste à interagir avec l’objet-image au fil du temps jusqu’à ce que la photographie apparaisse comme un moyen de raviver le souvenir de l’instant capturé, mon intention artistique est que la photographie suscite une émotion en proposant une réalité fictionnalisée avec laquelle le spectateur puisse lui aussi engager une sorte de dialogue intérieur.

Le processus

Une fois le film développé à la main, une planche-contact est réalisée à partir du négatif original au laboratoire. Les photogrammes que j’ai retenus sont d’abord tirés en petit format afin de pouvoir être examinés plus attentivement. Une image qui m’incite à la voir en plus grand est ensuite tirée dans un format supérieur. Si cette image intermédiaire conserve le potentiel nécessaire pour devenir une photographie réussie, ce n’est qu’alors que je commence à travailler sur du papier baryté à base fibre. J’utilise différents papiers pour produire différents effets, car l’émulsion argentique de chacun possède ses propres caractéristiques, tout comme le support papier qui donnera une tonalité différente à l’image. Il m’arrive d’imprimer le même négatif sur différents papiers, jusqu’à obtenir le résultat que je recherche.

Chaque tirage est réalisé individuellement. Une multitude de facteurs intervient dans le résultat et chaque tirage est donc unique. Aucun tirage n’est entièrement identique à un autre. Cependant, une telle variation ne peut être perçue que si les tirages sont placés côte à côte, permettant de discerner, par exemple, un éventuel déplacement très subtil, infiniment léger, de la photographie sur la feuille de papier photographique. Tout tirage qui ne satisfait pas mon regard exigeant est détruit. Le résultat final doit être parfait, y compris toute retouche nécessaire lorsqu’une imperfection doit être éliminée.

Il n’y a aucun scan ni aucune utilisation de technologies numériques pour produire l’œuvre. Chaque photographie trouve son origine dans une exposition sur film, que je développe à la main. Le tirage final est réalisé directement à partir du négatif original dans mon laboratoire, sans scan ni autre intermédiaire numérique. Le processus de tirage s’achève lorsque le tirage a été lavé pour en assurer la permanence, traité pour sa conservation afin d’en maximiser la stabilité à long terme, puis séché.

© Jonathan Kaplan. Ce texte ne peut être reproduit sans l’autorisation de son auteur. Les citations à des fins non commerciales sont autorisées à condition que l’auteur original et la source soient clairement mentionnés.